Couverture
Manuel Blanc

Carnaval

un roman de Manuel Blanc aux éditions Stéphane Million-Hugo Roman

« Tu as disparu mystérieusement il y a un mois. Mon seul point de chute, c’est le rendez-vous que tu m'as fixé hier sur ton message. Dans une quinzaine de jours devant la cathédrale de Cologne, en Allemagne. Les lettres des villes clignotent, se figent en même temps que les horaires. Il faut que je choisisse vite, que je m'arrache d’ici. C’est mon tour. Que je mange des kilomètres et des kilomètres, que je change de territoire. Dans quinze jours je veux avoir un autre regard. »
Sur les traces de son amant disparu, un homme, déguisé en gorille, se fond dans la ville en plein carnaval.
Nuit et jour, sur le tournage d’un film, dans une phéromone party, tout semble le ramener vers celui qui l'obsède, qu'il va bientôt espionner.
Le carnaval, c’est le jour des fous, où tout est permis...

« Par sa cadence imparable et sa vulnérabilité offerte, recèle autant de grâce que d'ambition » — Le monde des Livres - Philippe-Jean Catinchi

« Manuel Blanc signe un étonnant premier roman - Baptiste liger » — Têtu été 2014

« Une course grisante, surréaliste, dont les images hantent et questionnent comme des photos de David Lynch » — Télé7Jours, France Cavalié

« Ce roman conte très bien la réalité des errances qui remettent en question l'identité... » — Salon littéraire - Anne Bert

Autres critiques ici  »

Extraits


Tu as disparu mystérieusement il y a un mois.
Mon seul point de chute, c’est le rendez-vous que tu m’as fixé hier sur ton message. Dans une quinzaine de jours devant la cathédrale de Cologne, en Allemagne. Les lettres des villes clignotent, se figent en même temps que les horaires. Il faut que je choisisse vite, que je m’arrache d’ici. C’est mon tour. Que je mange des kilomètres et des kilomètres, que je change de territoire. Dans quinze jours je veux avoir un autre regard.
Berlin.
Je pourrais y rester, pousser plus loin en Europe avant de te rejoindre à Cologne. Je trace des lignes de fuites sur une carte imaginaire. Un flot de voyageurs déboule, se déploie dans le vaste hall. Tous ces gens qui arrivent, l’air concentré qu’ils ont tous, là et pas là en même temps. Pleins de leur mystère.
L’urgence de déguerpir m’a cueilli ce matin à l’aube. Quel contraste avec la mollesse subie de ces dernières semaines, j’avais renoncé à pas mal de choses. Une femme me bouscule, puis un homme. Un autre flot de voyageurs déboule. Ils croisent ceux qui avancent à contre-sens, se dépêchent.
C’est donc à ça que je vais ressembler quand je descendrai du train, sur le quai à Berlin : un homme/automate perdu, qui veut avoir l’air crédible dans son rôle de touriste, pour oublier qu’il est parti à force de tourner en rond à t’attendre, parce qu’il n’est pas capable d’inventer grand chose tout seul ?


« Je ne serai jamais ce bon père que j’avais rêvé être un jour, y’a rien à faire... C’est mal barré Koko, tu permets que je t’appelle Koko ? »
Je pose le masque sur la pelouse, face à moi.
« Le gosse, tout à l’heure, c’est de mon horrible figure qu’il a eu peur. T’étais sur mon crâne quand il a crié, tu regardais le plafond. Tu n’y es pour rien, t’es un bon gorille toi, Koko. »
Je décapsule une autre bière, approche ma bouteille de son nez épaté. Trinque avec lui qui ne boit pas, tchin. Je me sens bien avec son silence, je le lui dis en caressant son crâne. Je l’adopte, si il est d’accord. On fera une sacré bonne équipe tous les deux.
« Tu vois, un soir où on avait un peu bu, une amie lesbienne m’avait proposé d’être le père de son enfant. On en avait parlé en plaisantant au début, et mon instinct paternel s’était réveillé. On s’était revus deux fois pour en parler plus sobrement. L’idée me plaisait et m’effrayait, je me disais il est où le coeur dans tout ça. J’étais réticent, mais mon désir était là. Un vrai rôle de père, Koko, tu te rends compte... Entre temps elle avait disparu, je n’avais plus eu de ses nouvelles. »
Koko me regarde avec la sagesse des grands singes. J’ouvre une autre bière.
« Pourquoi est-ce qu’on s’accroche les uns aux autres, hein Koko, d’où il vient ce besoin putain, de s’accrocher comme un boulet à l’autre, comme à un arbre ? C’est pour avoir des gosses ? Et comment ça se passe chez vous, il y a des familles homo-simio-parentales ? Des gorilles bi, pédé, vous avez ? Tu t’en fous ? Tu crois que si je suis pédé et que j’ai pas d’enfant, je suis un sous-homme, Koko ? »


D’un clic, il capture la chauve-souris noire sur le drap blanc. « Sculptural » dit-il, enchaînant aussitôt une série de questions très directes à la manière d’un interrogatoire : pourquoi je poursuis cet homme, depuis combien de temps je le connais, ai-je quelque chose à redouter de lui ? Questions qui n’appellent pas de réponse, puisqu’il les enchaîne sans laisser de pause, continuant à me photographier. A figer mon malaise.
Immobile sur le canapé, j’attends de savoir où il veut en venir. Le regarde, lui qui me mitraille, se délecter de ce moment. Jouir du pouvoir suspendu à son seul index. Désamorcé, incapable de prononcer un mot, je suis son objet. Un insecte anesthésié pris dans sa toile, qui aurait renoncé à se battre.
« You’re not whoever » dit-il, tentant de me faire sortir de mon silence. Il pose son appareil. Un "clic" de trop et il risquerait de faire s’envoler l’oiseau.

Je suis le modèle qu’il attendait, dont il rêvait. Pas un simple modèle exécutant qui fait ce qu’on lui demande, obéit au doigt et à l’oeil. Un sujet attentif et actif, moteur, qui l’entraine dans son sillon. « Vodka ? » demande-t-il soudain. Je hoche la tête, ne perdant pas une miette de ses gestes. Yeux concentrés, écarquillés lorsqu’il se lève, s’en va vers le fond de la pièce peu éclairée. Il ouvre la porte d’un frigidaire. Je m’étonne d’en discerner aussi nettement l’intérieur, ses compartiments quasiment vides. Il en sort une bouteille, remplit deux verres qu’il rapporte. Se rassoit. Durant son trajet, j’entends le craquement de ses os, comme une machine mal huilée qui produit une énergie considérable cependant, son allure vive et dynamique en témoignant.
Attentifs l’un à l’autre, nous levons nos verres, buvons ensemble. Son regard me quitte aussitôt, se pose sur son appareil. C’est une sorte d’excroissance, me dis-je, l’appareil du photographe, le voyant baisser les yeux, plonger dans le boitier métallique sur la table basse qui nous sépare. Sans cet objet, il n’est pas entièrement lui. Il est amputé. Son visage s’assombrit. C’est peut-être le moment de tenter quelque chose, de le bousculer.
Trop tard. Il me devance en récupérant l’objet chéri, et tout en le manipulant, il abat enfin ses cartes.
Il a un marché à me proposer.